LES SYNOPTIQUES

ON A BEAU DONNER A MANGER AU LOUP, TOUJOURS IL REGARDE DU CÔTE DE LA FORÊT (Tourgueniev)

Le psychanalyste: figure de l’engagement « averti » dans l’oeuvre de J.-B. Pontalis par Gharib Kadri (Docteur es Lettres)

Classé dans : Entextes,Psychanalyse et politique — 25 novembre, 2009 @ 16:57

PontalisPontalis

 (Version publication)             

 Conférence proposée le 7 juillet au Prieuré Saint-Cosmes, demeure de Ronsard, à La Riche près de Tours.  

« Un engagement averti », voila une expression qui doit être explicitée. En effet, il est paradoxal de chercher un objet classique d’engagement chez Jean-Bertrand Pontalis. L’ancien élève de Sartre n’est pas prompt à se faire le chantre d’une cause politique aliénante, voire tyrannique (pour être au plus proche de son lexique). Chez Pontalis : aucune propension à la militance. En fait, on ne trouvera pas, chez lui, un objet d’engagement mais un espace et un temps d’engagement.

Un espace, qu’est-ce à dire ?  Pontalis élabore une écriture censée dire un lieu intermédiaire. Un espace en marge. Il applique à la lettre le message freudien: « être asocial » a-t-il rappelé quand je l’interrogeai sur cette question, à Tours. Pourquoi ? Parce que dans l’« a-socialisme » qui est, en fait, une autre façon de parler de la « neutralité bienveillante », on trouve un moyen de ne pas céder à ce qui fait le jeu d’une névrose : répondre par la culpabilisation ou, plus grave, répondre en feignant de posséder un savoir total, une science exacte sur « les faits de la vie »,  une  « langue- prison » comme il l’écrit dans le recueil En Marge des Jours. On assiste là à un« engagement neutre », ou, comme le disait Barthes, « un désir de neutre »[1]

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 Une langue qui se constitue toujours comme pleine, contrairement à la langue qui bégaye, est plutôt du côté de l’hégémonie. Alors,  l’« engagement averti » chez Pontalis, se caractérisera par une conscience vive des dangers inhérents à la langue autant qu’à la théorie.

Mais, à quoi se mesure cette parole qui s’assume comme balbutiante ? Cette fois-ci pas seulement à l’espace mais au temps, au temps de l’infans, moment où la parole n’a pas encore émergée. Ainsi se confronte-t-elle à l’étranger, à l’étrangeté plus précisément.  Et, pour souligner la tension qu’il y a de toucher un espace et un temps sans parole à l’écrit, il signe un de ses ouvrages : infans scriptor.


[1] Barthes Roland.  Le Neutre, cours et séminaires au Collège de France (1977 -- 1978), Paris, coédition Seuil / Imec, 2002

I-                  Contre les séductions morbides du langage : un style en marge

             Le genre est problématique chez notre auteur. Ni essai, ni autofiction, ni autobiographie, on préfère parfois, pour qualifier son œuvre, la notion d’« autographie ».  Assurément, l’auteur parle souvent de lui, mais afin de parler de sa rencontre avec l’autre. Son style se refuse à une quelconque différenciation  entre écriture littéraire et psychanalytique. La plupart des ouvrages se présentent comme de petits fragments qui narrent le plus souvent ce que Pontalis découvre de la subjectivité de l’autre, comme dans les récits de cure. Mais alors, pourquoi un style marginal ? Parce que ce qui fondent les deux passions principales de Pontalis, la littérature et la psychanalyse, sont, toutefois, les objets d’une certaine méfiance. 

            Dans son autobiographie, L’Amour des commencements. Il qualifie d’ambivalent son rapport au langage. Au lycée, l’apprentissage de la langue génère un effet d’étrangeté. Au lieu de lui permettre de se situer au monde, elle précarise toute aperception identitaire : l’auteur nomme « premier maléfice » l’effet d’étrangeté que le langage introduit. L’instabilité identitaire s’origine là : « […] en lui je ne pouvais être effectivement qu’immigré, déplacé, sans que cet exil forcé me donnât pour autant la nostalgie d’une terre natale »[1]. On note un dégout profond et nietzschéen pour le langage, et qui plus est, le langage conceptuel.

Puis, vient la rencontre avec la figure toujours contemporaine de l’engagement: Jean-Paul Sartre. Sartre dont une allusion nous fait comprendre qu’il est l’homme en mal de savoir total[2]. L’auteur de l’Etre et le néant impressionne le jeune lycéen. Sartre possède une langue qui semble pouvoir  tout résorber. Sa philosophie, insiste Pontalis, se présente « comme une immense paraphrase du monde réel »[3]. De plus, la langue oblige à nous déclarer, elle nous « chosifie ». En ce sens, Sartre a raison. Nous baignons dans la mauvaise foi, le factice et le frauduleux.  Ainsi, le langage désillusionne-t-il notre auteur.

La méfiance à l’égard de la psychanalyse est plus subtile. En effet, la science freudienne peut tout aussi bien n’être qu’une façon d’enfermement conceptuel. Il l’écrit dans Fenêtres, livre où Pontalis propose, par chapitre, un lexique personnel et ouvert :

« La condition nécessaire de la formation d’un concept, c’est donc l’oubli : l’oubli du propre, du singulier, du différent. Je dis une table et j’oublie cette table ; je dis : c’est un obsessionnel et j’oublie celui qui me parle ; je dis désentification au père et je n’ai rien dit du tout ; je dis transfert et je crois m’être délivré de cet amour démesuré ou de cette haine sans merci […] Concept en allemand Begriff. La griffe du concept. C’est un prédateur, un tyran. »[4]

Dès lors, l’œuvre de Pontalis se met en marge de la littérature comme de la psychanalyse : ses ouvrages luttent contre toute reprise conceptuelle et garde des distances avec la littérature « pure » (En Marge des jours[5], L’Enfant des limbes, La Traversé des ombres[6]). L’écriture se désire pauvre c’est-à-dire épurée  des automatismes rhétoriques : « C’est pourquoi la recherche esthétique s’opérera du côté de l’élaboration d’une écriture homogène à ce qu’elle cherche à dire » explique Chantal Lapeyre-Desmaison[7]. « De là parfois chez moi, écrit Pontalis, le souhait, sans doute absurde, d’une écriture sans ornements, d’une écriture «pauvre » ». Son style lutte contre le langage-prison : « ses règles, sa syntaxe »[8]. L’écriture pauvre ce seraient le fragment, l’ellipse, la note brève, l’aphorisme. D’où le terme de « récits-essais ». Quant à la théorie, elle, elle s’insère bien dans ce genre littéraire.

Comment résoudre cette ambivalence à l’égard du langage ? Pour cela, il faut un sens averti de la langue, c’est-à-dire une écriture et une forme d’analyse « qui se confient toutes deux, chacune à sa manière, au courant de la langue »[9]  car ce geste nous préserve de la tyrannie du concept. L’élève de Lacan trouve, grâce à la psychanalyse, une chance, c’est-à-dire une méthode qui permet d’entendre l’inouïe : elle est art de l’association libre, des connexions originales, de l’attention flottante: « L’analyse : l’expérience la plus intime, la plus insolite, la plus difficile  a transmettre et même à dire, bien qu’elle soit à l’opposé de l’ineffable et de son flou, la plus réticente à tout savoir, à tout discours maîtrisé »[10].

II-             II-  l’homme en marge ou la passion des limbes 

Consentir au balbutiement, aux mots sur le bout de la langue, faire l’expérience de ce que le concept refoule : la langue qui dérape.  Accepter de se laisser déborder, de s’affronter à l’informe : voila ce que récuse celui qui crie un jour, lors d’un colloque : « on a volé mon concept ! »[11] raconte ironiquement Pontalis.

Quand il écoute ses patients, Pontalis se retient même de l’attention trop vigilante et, malgré le savoir engrangé, n’hésite pas à remettre cartes sur table. Ainsi, face à l’autre, se reprend-il parfois et dit : « une impression, rien qu’une impression. Surtout ne pas en faire une théorie ». Il pratique une psychanalyse engagée et avertie. Ses personnages, ses patients qu’il « aime bien » s’engagent eux-aussi dans ce qu’il nomme « un pari sur les forces de vie »[12], quitte à en souffrir :

« Ne pas s’empresser de traduire. Ne pas substituer notre théorie, nos constructions à celles que le patient s’est forgées […] consentir à être exposé à cette passion, à cette rage, à ces sanglots, à ces silences, à toutes les formes de la démesure, dans l’ignorance de ce qui les suscite. Se laisser atteindre, meurtrir, démolir dans son être »[13]

Mais, il ne faut sans doute point trop exagérer le rejet du concept. Car l’inconscient, lieu obscur et évanescent oblige à quelques repérages conceptuels. Le concept est un panneau indicateur. Il faut qu’il soit assez ouvert pour ne pas faire violence au réel et « tenter de s’en déprendre, du moins, de ne pas leur rester soumis pour s’ouvrir à l’inconcevable ». On peut dire que Pontalis préfère les mots conservant une certaine indétermination.

 Pontalis se voit en fantasme toujours dans les espaces intermédiaires, entre-deux mondes : le royaume des limbes.

Grâce à une anecdote, en guise de métaphore, on comprend très vite combien cet espace intermédiaire est mal apprécié. Dans L’Enfant des Limbes, Pontalis raconte comment,  entrant dans une librairie pour en savoir plus sur les limbes, il se heurte à un libraire qui semble indisposé par cette question : « Non nous n’avons aucun ouvrage sur ça ». Il ajoute réprobateur que « c’est une notion qui n’a plus cours ».

Pourquoi est-ce si inacceptable, se demande alors Pontalis, de se préoccuper des limbes ? Sans doute que les limbes, comme la psychanalyse, représentent un espace « asocial ». Et, en effet, les limbes sont décrits comme le lieu et le temps de l’enfant sans voix, celui qui n’a pas l’usage de la parole, un être libre. Pontalis constate alors, amère, qu’il n’y a « plus de place dans l’au-delà pour l’apatride ! ». Il lui en accordera au moins une dans sa « géographie intérieure »[14] :

 « ‘‘ Frange, bord, zone frontière’’ comme ça me convient ! Ne pas se situer au centre en tenant alors tout le reste à l’écart, ne pas se prendre pour le centre, séjourner dans les bordures, se mouvoir sur les frontières en allant d’une incertitude à une autre[…] »

C’est aussi en ce sens que nous interprétons  la relation qui unit Pontalis à ses patients, et aux autres, comme une éthique de la bonne distance alors qu’étymologiquement, s’engager c’est réduire la distance à l’objet :

« Pour me tenir dans ce lieu [le moment de l’analyse], pour me mouvoir dans cet espace, il faut que je m’éloigne de la réalité extérieure comme je dois me placer en léger retrait du propos manifeste du patient, que je sois de l’autre côté et, dans le même temps, ici. Je n’y parviens pas toujours car cela exige de ma part tout le contraire d’un effort, d’une vigilance attentive. »[15]

Le langage et l’analyse, bien utilisés, permettent la rencontre avec l’étranger. De manière analogue, lire provoque les mêmes effets bénéfiques: « Lire un livre, se laisser emporter par lui, consentir à être entrainé vers l’inconnu dans un double mouvement d’aliénation – d’« étrangement » -- et d’appropriation, c’est désapprendre à décoder les signaux, à interpréter les images »[16]

III-           La récompense : la pacification du mystère et le langage revivifié

            Cependant, une ambiguïté persiste. Et, sans doute, voila ce qui fonde l’objet de mon intervention. Ecrire ou analyser n’ont donc pas pour objet une réduction du mystère. Mais à l’inverse, il semble qu’accroître le mystère est la récompense. Cela provoque même un sentiment intérieur de pacification.

Fervent admirateur de Pascal Quignard, Pontalis s’inscrit dans un même paradigme. Il développe alors un concept ouvert, « la pensée rêvante » qui défend une connaissance non-rationnelle. Comme l’écrit Jérôme Roger : « lire [Pontalis] ne le rendra pas plus savant, mais peut-être moins asservi à quelques-unes des certitudes les plus répandues du siècle […] elle est la reconnaissance, dans l’œuvre, d’un sujet qui me transforme et transforme par là même, la relation au « texte » en une relation avec un inconnu qui n’est jamais réductible à un système de signes […] »[17]

Et cet inconnu se décline en un lexique où les mots  retrouvent leur vivacité. C’est ce à quoi s’est essayé Pontalis dans Fenêtres. Il souhaite également que ses patients retrouvent cette vivacité : « Des patients qui s’expriment bien, parlent comme ils écriraient, dans une langue impeccable, avec un vocabulaire choisi, je me dis que l’usage qu’ils font de la parole est un cache-misère. J’attends que les mots leur manquent. Le reste suivra »[18]. Car, Pontalis est en accord avec Freud qui écrivait que « les mots de nos discours quotidiens ne sont rien d’autre que magie devenue pâle »[19].

Dès lors, la psychanalyse doit s’entendre comme un savoir qui cède place à l’énigme. En conséquence, il s’agira de permettre à l’analysant, ou au lecteur, de se construire un « royaume intermédiaire ». Et pour cela, il faut « demeurer dans l’obscur, rêver si possible, dans ce noir traversé de brèves éclaircies pour tenter de s’approcher au plus près de ce qui m’est radicalement étranger, […] »[20]

Conclusion : les mots retrouvés. 

            Depuis Nietzsche, l’écriture fragmentaire ou aphoristique symbolise une résistance à l’esprit de système. D’où une certaine difficulté à « analyser » l’œuvre de Pontalis.

Toutefois, j’ai essayé, à partir de ses écrits, de mettre en relation quelques thèmes afin d’offrir à qui ne le connaitrait pas, une logique de lecture, un repérage, un lien. Ainsi l’enjeu de tout cela est-il  une littérature qui se présente, à la lettre, satisfaite de l’accroissement du mystère.

Puis, vient la surprise. Au lieu d’une invention de mots qui dirait l’énigme, ce sont plutôt les mots oubliés, abandonnés par l’usage, le refoulé de la civilisation qui resurgit. Là, se joue un paradigme semblable à Barthes et à Quignard. Cet extrait en guise de conclusion, nous confortera dans notre interprétation.

Voila un vieil homme qui consulte. Quelle expression utilise-t-il pour justifier de sa présence ?  « J’ai du chagrin ». Et, Pontalis d’écrire :

« Un mot désuet. Je crois bien ne l’avoir jamais entendu sortir de la bouche de mes patients […] Qui ose aujourd’hui parler de chagrin d’amour ? Plutôt dire pour atténuer le choc, « déception amoureuse » quand ce n’est pas chez ceux qui croient que les mots de la psychanalyse vont plus profond, « angoisse de séparation », « travail de deuil », « perte d’objet ». »

.           Dès lors, même si le psychanalyste n’est pas poète « il arrive que par sa médiation ce que nous appelons à tort « les choses » ou le « monde extérieur » soient, plus intensément que nous, une parole vivante »[21].

Une parole vivante, telle est la clef de voute, tel est l’engagement de l’écriture de Pontalis.



[1] PONTALIS Jean-Bertrand, L’Amour des commencements, Paris, Gallimard, 1986, p.18 

[2] PONTALIS Jean-Bertrand, L’Enfant des limbes, Paris, Gallimard, Coll. « Folio », 1998, p.23

[3] PONTALIS Jean-Bertrand, L’Amour des commencements, op. cit., p.44

[4] PONTALIS Jean-Bertrand, Fenêtres, Paris, Gallimard, Coll. « Folio », 2000, p.18

[5] PONTALIS Jean-Bertrand, En Marge des jours, Paris, Gallimard, Coll. « Folio », 2002.

[6] PONTALIS Jean-Bertrand, La Traversée des ombres, Paris, Gallimard, 2003.

[7] LAPEYRE-DESMAISON Chantal « Le récit des limbes », Le Royaume intermédiaire, Paris, Gallimard, Coll. « Folio essais », 2007, Paris, p.70

[8] PONTALIS Jean-Bertrand, En Marge des jours, op. cit., p.20

[9] PONTALIS Jean-Bertrand, Fenêtres, op. cit., p.74

[10] Ibid., p.22

[11] Ibid., p.17

[12] Ibid., p.119

[13] Ibid.,p.28

[14] PONTALIS Jean-Bertrand, L’Enfant des limbes, op. cit., p.21

[15] PONTALIS Jean-Bertrand, Fenêtres, op. cit., p.127

[16] Ibid., p.112

[17] ROGER Jérôme, « L’autographie en éclats », Le Royaume intermédiaire, op. cit., p.90

[18] PONTALIS Jean-Bertrand, En Marge des jours, op. cit., p.21

[19] Ibid.

[20]PONTALIS Jean-Bertrand, Fenêtres, op. cit., p.28

[21] PONTALIS Jean-Bertrand, En Marge des jours, op. cit., p.28

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